La francophonie, voie du succès: entretien avec Mariette Mulaire

À l’occasion de photo mariette mulairelogo rvfrancola 19e édition des Rendez-vous de la Francophonie, le RDÉE TNL a réalisé une entrevue avec la porte-parole, Madame Mariette Mulaire. En quelques questions, nous avons découvert cette entrepreneure pour qui le français occupe une place primordiale dans le monde des affaires et contribue à la richesse du développement économique du Canada. En effet, Présidente-directrice générale à Winnipeg du seul World Trade Centre bilingue au monde, Madame Mulaire insiste pour que la langue officielle au bureau soit le français et ce, même si 90% de leur clientèle est anglophone.

Le RDÉE TNL s’est intéressé à cette femme d’affaires et à sa passion pour la francophonie dans les domaines de la culture, de l’économie et de l’éducation. Son exemple est une source d’inspiration pour les entrepreneurs et organisations francophones, bilingues et aussi anglophones de Terre-Neuve-et-Labrador qui contribuent à la progression du bilinguisme dans la province.  Le RDÉE TNL souhaite que le parcours impressionnant de Mariette Mulaire soit un modèle pour tous ceux et particulièrement celles, qui désirent prendre le chemin de l’entreprenariat. Rencontre avec Mariette Mulaire.

Parlez-nous de votre parcours professionnel.
«Je suis issue d’une famille franco-manitobaine. Mes parents, grands-parents et arrières-grands-parents sont tous nés au Manitoba. Notre identité francophone remonte à loin et comporte son lot de défis. Ma famille a toujours mis la langue française en avant-plan et fait valoir l’épanouissement de la francophonie. J’ai travaillé dans différents domaines et je suis allée à l’université entre temps, mais j’ai toujours travaillé en français.

Lorsque je suis déménagée à Vancouver, j’ai travaillé dans la seule caisse populaire francophone, celle de Maillardville en Colombie-Britannique. Et puis, à celle de Saint-Boniface au Manitoba. Ensuite, j’ai travaillé dans la francophonie au gouvernement fédéral pour Patrimoine canadien et puis pour Diversification de l’économie de l’Ouest Canada (DEO), l’équivalent de l’APECA. Un jour, Raymond Poirier, le président de l’Association des municipalités bilingues du Manitoba (AMBM), est venu me voir à DEO pour obtenir du financement afin de mettre sur pied un organisme économique. Le but était de faire du développement économique dans les municipalités bilingues pour qu’elles puissent s’épanouir et aussi pour encourager la diversité entrepreneuriale dans la population. Nous nous étions rendu compte qu’on avait mis beaucoup d’énergie dans l’éducation parce que c’est la clé d’une francophonie vivante, mais moins dans l’économie et dans l’entreprenariat francophone. Raymond Poirier m’a dit que je serais parfaite pour ce travail et m’a convaincue d’embarquer dans le projet du Conseil de développement économique du Manitoba (CDEM). Pourtant, j’étais au gouvernement fédéral, je venais d’avoir deux congés de maternité payés, j’avais un fonds de pension, je n’avais donc pas vraiment d’intérêt à démissionner pour prendre un autre travail qui existait seulement sur papier! Après deux mois au CDEM, j’ai pris la direction et je n’ai jamais pensé retourner au gouvernement fédéral. C’était tellement plaisant de travailler dans MA communauté, d’avoir un rôle important à jouer puisqu’au gouvernement on est plutôt limité sur ce qu’on peut dire, faire et où l’on peut s’impliquer.

En 1997, nous avons travaillé sur un forum économique francophone pancanadien à Winnipeg. C’était un gros projet. Nous avons formé le réseau pancanadien qu’on appelle aujourd’hui le Réseau de développement économique et d’employabilité (RDÉE). Et puis, on s’est dit qu’on devrait utiliser notre bilinguisme pour attirer et collaborer avec des marchés francophones, comme le Québec, la France et la Belgique. Ailleurs dans la francophonie on connaissait bien le Québec, mais pas le Manitoba francophone. Aussi, on voyait que les Québécois étaient de plus en plus intéressés à faire des affaires avec d’autres provinces du Canada et pourquoi pas, l’Ouest Canadien. Donc, nous avons mis l’accent là-dessus et nous avons créé une entité séparée pour s’occuper des marchés francophones : l’Agence nationale et internationale du Manitoba (ANIM). C’était un mandat pour attirer de l’investissement et des échanges commerciaux au Manitoba.

Plus tard, en 2008, nous avons participé au forum économique international Futurallia à Québec avec des anglophones. Tout le monde me disait: «How come Quebec city has an international business forum and Manitoba never had one!? » Alors, nous avons fondé le forum mondial de la PME, Centrallia, afin de faire des alliances en français, en anglais et en espagnol. Ce fut un énorme travail, mais un énorme succès. Cela a démontré aux anglophones que la francophonie ça paie et peut, avec ses liens économiques, culturels et autres, amener de la richesse au Manitoba. C’est après la deuxième édition de Centrallia que l’on s’est fait approcher pour acheter la licence du World Trade Centre Winnipeg. Nous n’avions pas 200 000 dollars. Les investisseurs avaient 100 000 dollars. Nous avons trouvé les 100 000 manquants, mais nous avons émis trois conditions pour l’achat de la licence : 1. Les volets de l’ANIM devaient être intégrés dans le World Trade Centre, donc l’immigration, l’investissement et les échanges commerciaux francophones. 2. La moitié du conseil d’administration devait être nommé par l’ANIM, donc par les francophones. 3. La langue de travail du World Trade Centre Winnipeg serait le français. Cette condition-là a été un peu plus difficile à faire passer! On a tout de même réussi à démontrer que le problème n’est pas de parler en anglais, mais si le français n’est pas parlé au bureau, on le perd rapidement. Ils ont accepté et les fonctions du World Trade Centre ont débuté en 2013. Finalement, j’ai eu un siège sur le conseil d’administration du World Trade Centres Association. Aujourd’hui, on fonctionne toujours en français, je suis la seule canadienne qui siège au World Trade Centres Association et Winnipeg est maintenant reconnu ailleurs dans le monde. On continue de faire des activités régulièrement, comme un autre Centrallia qui aura lieu au mois de mai.»

Qu’est-ce qui vous a motivé à choisir l’entrepreneuriat comme choix de carrière?
«Mon père et tous ses frères étaient entrepreneurs. Mon premier travail, c’était dans le magasin de mon père. Il a toujours eu son entreprise. Ce n’est pas un monde bizarre ou inconnu pour moi. J’ai été élevée dans l’entreprenariat, mais c’est grâce à la francophonie que j’ai vraiment accrochée là-dedans.

Quel est le plus grand défi que vous avez eu à  surmonter en tant que femme entrepreneure bilingue?
«J’ai eu à relever beaucoup de défis dans le sens que ça n’a pas toujours été évident au niveau de la francophonie au Manitoba et en tant que femme dans le monde des affaires qui est encore très masculin. Le défi que je vis encore aujourd’hui c’est le siège que j’occupe au World Trade Centres Association.  Même si au Canada on a fait d’énormes progrès, je trouve que notre nouveau premier ministre a mis la barre très haute au niveau de l’égalité entre les femmes et les hommes et c’est très bien, dès qu’on en sort, ce n’est pas la même histoire. Au CA, on est trois femmes sur 24 sièges. Dans certains pays, on pense que je ne suis pas vraiment la PDG. Si je suis avec un collègue, ils vont se tourner vers lui pour lui parler d’affaires. Je trouve ça très difficile. À certains endroits, la femme n’est pas présente du tout, même le soir quand tu te promènes dans la rue. J’ai du mal à comprendre que la femme n’est pas encore plus de place dans la société.

Heureusement, on voit quand même du progrès. Il peut y avoir des femmes élues à des postes importants, mais au point de vue économique ce n’est pas évident. En Afrique, on voit des femmes entrepreneures mais ce sont de très petites entreprises, qu’on appelle justement TPE. La femme prend de plus en plus sa place et beaucoup d’entre elles font de l’artisanat. Je remarque que souvent, c’est la femme le gagne-pain de la famille. Les deux dernières fois que je suis allée en Inde, on m’a organisé différentes rencontres avec des femmes entrepreneures et la chambre de commerce des femmes et ça, j’ai adoré! Ce sont des petites entreprises, mais elles l’ont l’affaire, elles se tiennent et je trouve que c’est encourageant de voir ça!»

Selon vous, pourquoi le français est-il primordial dans le monde des affaires et en général ?
«Lorsqu’on regarde la valeur économique de la francophonie ou du bilinguisme, on a pu attirer des investissements importants à Winnipeg à cause du lien avec le français. Par exemple, on a travaillé avec ALT Hôtel, le Spa Nordik, qui sont maintenant établis ici. On a collaboré avec une grosse entreprise française dans le lin et avec une grande entreprise dans l’amidon. Ces derniers ont annoncé au mois de janvier qu’ils vont s’installer chez nous et créer énormément d’emploi dans le village anglophone de Portage La Prairie. Et c’est grâce à nous! Nous avons payé des études, un plan d’affaires et ce sont eux qui vont bénéficier des emplois. La maison mère est en France et les communications doivent se faire en français. Donc, nous sommes en train de franciser les employés. Ils vont aller à l’école française et l’immigration francophone va pouvoir se baser sur de bons emplois en français. Aussi, nous avons beaucoup misé sur l’investissement de la construction du plan, donc tout ce qui touche le travail de la construction. Tout ça, grâce à l’ambassade du Canada à Paris qui nous a fait confiance. Aujourd’hui, nous avons cet investissement de 400 millions de dollars. Donc, il faut démontrer qu’il y a un retour sur l’investissement dans la francophonie, au niveau économique, culturel et touristique. Il y a tellement d’axes différents où l’on peut observer l’impact de la francophonie ou du bilinguisme dans l’économie canadienne. J’attends justement les résultats d’une étude de la Banque de développement du Canada (BDC) qui démontre que la francophonie, c’est payant. J’ai hâte de les avoir!»

Comment inciter les petites entreprises et organisations à offrir des services en français ou à le parler au travail?
«Je trouve que l’affichage est vraiment important. Les anglophones qui ont des endroits pour se voir, comme les restaurants, ne vont pas se gêner pour ajouter quelque chose en français sur le menu parce que c’est à la mode. Tandis que les francophones ont parfois du mal à s’afficher. Il y a tellement de termes typiquement francophones que tout le monde comprend! Je sais qu’il n’est pas toujours facile d’embaucher des personnes bilingues. On a une pénurie dans tous les domaines. Mais plus nous favorisons l’embauche des gens qui peuvent offrir un service bilingue, mieux c’est. Les gens peuvent facilement dire bonjour/hello et ce n’est pas quelque chose d’offensant ou de négatif, au contraire. C’est à nous de le faire. Si les gens parlent français, ils vont continuer la discussion en français. Tout le monde sait ce que bonjour veut dire et tout le monde connait merci. Ce sont des petits efforts comme ça qui  nous engagent et ne coûtent rien, mais ont une valeur inestimable pour le client.

Je vais valoriser les places où je sais que je peux être servi en français. Pendant longtemps, les francophones se sont fait écraser. J’ai vu et vécu cet écrasement. Il n’est pas surprenant que les gens hésitent parfois à parler en français. Certains francophiles ont perdu leur facilité à parler en français et peuvent avoir un peu honte, se sentir moindre et jugé sur leur niveau de français lorsqu’ils rencontrent un Québécois ou quelqu’un qui le parle couramment. Je pense qu’il faut encourager les gens à parler en français, faire l’effort de soigner notre langue et trouver les bons mots. On doit être fier de notre langue, avec nos accents différents. Tous les accents sont beaux. C’est la même chose du côté anglophone!»

Quelle est l’importance de faire progresser le français dans un milieu francophone minoritaire rural tel que Terre-Neuve?
 Lorsque les anglophones nous ont valorisés, qu’ils nous ont approchés pour acheter la licence du World Trade Centre Winnipeg et qu’ils ont accepté tous nos petits règlements, c’est parce que nous-mêmes nous avions commencés à croire en nous. C’est nous qui avons changé, qui avons décidé que nous pouvons offrir quelque chose de différent, qu’on allait se tenir debout et qu’on avait une valeur. Les écoles d’immersion ici et en Colombie-Britannique sont pleines à craquer. Les parents doivent réserver une place très tôt dans la vie des enfants. C’est à la mode de parler en français. Nous avons changé notre perspective et c’est comme ça que ça devrait se passer partout, que ce soit dans une communauté rurale ou non. Quand nous croyons que nous avons quelque chose à offrir, les gens y croient aussi. C’est ce qu’on doit donner à nos jeunes qui apprennent le français, qu’ils voient qu’ils ont un plus à offrir. Ils vont être bien plus cool, et bien plus riches! Ils vont pouvoir se trouver n’importe quel emploi justement parce qu’ils sont bilingues, qu’ils soignent, qu’ils parlent correctement le français et qu’ils ont fait des efforts. Il faut que le français soit la norme.»

Quels conseils avez-vous à donner aux jeunes femmes qui désirent se lancer en entrepreneuriat?
«Les femmes ont beaucoup à offrir. Elles ont une capacité de faire tellement de choses en même temps. Elles ont une éthique de travail élevée. Je trouve que les femmes entrepreneures ont un côté humain plus développé, donc capable de cerner les besoins personnels de la cliente ou du client plus facilement. C’est comme si nous avons un sixième sens prêt à être utilisé. Je dirais que souvent, la raison pourquoi elles ne sont pas entrepreneures c’est simplement parce qu’elles sont trop occupées avec la famille et par pleins d’autres choses. J’encourage toutes les femmes qui veulent aller en entreprenariat à considérer sérieusement cette option parce que ça vaut la peine. C’est certainement un défi, mais ce n’est pas un défi insurmontable. Il y a beaucoup de services qui sont offerts, de programme d’aide en démarrage d’entreprises et de centre d’entreprenariat pour les femmes. Qu’elles ne se gênent pas pour regarder et demander de l’aide. Plus nous allons nous soutenir, plus nous allons voir des personnes  qui s’impliquent et des résultats. C’est toujours un plaisir pour moi de rencontrer des jeunes femmes en entreprenariat ou pas, pour leur donner cette conviction qu’elles ont quelque chose de plus à offrir et je le vois partout. Ça m’anime énormément!»

Le RDÉE TNL tient à remercier Mariette Mulaire pour son temps, sa générosité et son témoignage.  Son exemple démontre aux francophones, aux femmes ainsi qu’à toute la jeunesse canadienne que la réussite peut aussi se faire en français! Les activités des Rendez-vous de la Francophonie se poursuivent jusqu’au 22 mars. Pour connaitre tous les événements à travers le Canada, veuillez cliquer ici. #RVFranco

Par Dominique Poirier, Agente de communications, RDÉE TNL

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